Nous aussi
Livre
Edité par Actes Sud. Arles cedex - 2026
On fait partie d’une grande famille. On sait qu’on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l’été dans notre maison à la montagne. On trouve que c’est normal. C’est chez nous, c’est à nous, c’est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s’appartient. On ne sait pas comment dire je, on n’en a pas besoin, puisqu’on est nous. Nous les enfants, les frères et sœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n’a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c’est. On n’en est pas capables. On n’en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s’est fissurée, on n’a pas compris. Ça n’aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n’était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.
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- Littérature
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La familia grande
Avec « Nous aussi », Anne Godard immerge son lecteur dans le cœur d’une famille – modèle (haute) bourgeoisie parisienne : on vit dans le 5ème arrondissement, cousins, cousines, oncles et tantes, grands-parents, tout le monde vit sous le même toit, un joli toit voyez plutôt : dans le genre hôtel particulier. L’été, on se retrouve dans les Alpes dans le grand chalet familial, qu’on appelle « le château », avec vue sur le mont Blanc, bien entendu. Chaque minuscule chapitre est une pierre de plus portée à notre connaissance de cette famille ultra consciente de son rang : « on » est riches mais attentifs aux plus démunis, « on » est cathos mais pas intégristes, « on » est cultivés mais ouverts. L’immersion passe par une narration répétitive et mouvante, s’appuyant sur le pronom indéfini « on » et accentuant ainsi l’idée d’un collectif supérieur à l’individu. Qui parle ? Peu importe car la subordination à la famille semble totale. Puis petit à petit, le « on » se précise. Au même rythme que le loup sort du bois. Car, oui, il y a un p. de loup. Qu’« on » sentait venir : le lecteur, la narratrice, tous face à notre sidération. Anne Godard passe avec minutie d’une satire sociale truculente à un verdict très sévère sur l’irresponsabilité familiale et bourgeoise et ses conséquences dramatiques. Une vraie réussite.
Christophe, bibliothèque de Varces - Le 08 octobre 2026 à 16:58