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Une journée dans la vie d'Abed Salama. Anatomie d'une tragédie à Jérusalem. Prix Pulitzer
Livre
Edité par Editions Gallimard. Paris - 2024
PRIX PULITZER DE NON-FICTION 2024. Le 16 février 2012 s’annonce comme une journée ordinaire pour Abed Salama, un Palestinien des Territoires occupés. Tôt le matin, son fils Milad est parti en excursion avec son école. Très vite la rumeur se répand qu’un bus scolaire a été heurté de plein fouet par un semi-remorque sur une route sous contrôle israélien mais très mal équipée et entretenue car empruntée pour l’essentiel par des Palestiniens. N’était le nombre de victimes brûlées vives (enfants et institutrice), il aurait pu ne s’agir que d’un banal accident de la route, dû à un trafic surchargé puisque ralenti par un checkpoint de l’armée israélienne — elle endigue aux heures de pointe la circulation des Palestiniens afin de faciliter celle des colons israéliens. Tout se déploie dans le récit serré et l’écriture neutre de Nathan Thrall : la fracture des familles palestiniennes entre les membres qui acceptent de collaborer avec les services sécuritaires d’Israël, suite aux accords d’Oslo, et ceux qui refusent la corruption morale et financière que cela entraîne ; les conditions de scolarisation et d’embauche dans une situation d’occupation ; les itinéraires imposés par Israël aux Palestiniens afin de raccourcir et sécuriser au maximum les trajets des colons qui ceinturent Jérusalem : ceux-ci occupent toujours plus de terres qui étaient encore palestiniennes en 1948, dont la population a été chassée et les noms arabes ont été effacés ; la construction d’un mur de séparation entre colonies juives et villages arabes, qui oblige les Palestiniens à d’absurdes détours, sur des axes surchargés, et qui, en l’occurrence, empêchera ce jour-là les secouristes d’arriver à temps sur les lieux. Thrall anatomise une tragédie à Jérusalem. De cette chaîne de causalités, la justice de l’État hébreu ne retint que la responsabilité du chauffeur palestinien du semi-remorque, condamné pour défaut de maîtrise du véhicule.
- Classification
- Littérature ; Littérature française
Avis
Avis des professionnels
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Apartheid
16 février 2012, Milad, le fils d’Abed Salama, est ravi car il a une sortie prévue avec l’école. Quelques instants après leur départ, un semi-remorque percute violemment le bus des enfants. Et si l’on suppose assez vite l’ampleur de la catastrophe (violence du choc, incendie, passagers pris au piège), c’est dans une confusion sidérante qu’à l’instar de nombreuses familles des petits écoliers, Abed Salama part à la recherche de son fils. "Anatomie" est un mot à la mode – merci à Justine Triet d’avoir ressuscité Preminger – et le livre de Nathan Thrall, chirurgical dans son approche (regard clinique, écriture blanche), s’il se revendique de celle-ci dans son sous-titre ("anatomie d’une tragédie à Jérusalem") m’apparait plus relever de l’autopsie. A savoir (et merci cette fois au CNRTL) : "l’examen systématique de toutes les parties et de tous les organes d'un cadavre". On ne saurait coller au plus près de ce qu’est ce livre : l’analyse systémique totale de cette tragédie – ce "cadavre" – (la pluie diluvienne, l’irresponsabilité du conducteur du poids lourd, l’état déplorable de la route et du bus scolaire, mais aussi et surtout l’inertie plus ou moins intentionnelle des services de sécurité et de secours israéliens). Car elle est là, la "tragédie à Jérusalem" évoquée : à savoir une plongée dans l’histoire de l’Etat d’Israël et des Territoires occupés depuis quatre-vingts ans (et notamment des deux Intifada, des accords d’Oslo dont je gardais un souvenir extrêmement biaisé…) ; une tragédie illustrée et construite de ces multiples portraits de vies édifiantes qui traversent le livre. Des vies de compromission ou de combat, des vies affligées ou des vies généreuses, des vies israéliennes ou palestiniennes. Et celle d’Abed Salama. Et pourtant, le titre ("Une journée dans la vie d’Abed Salama") apparait ironiquement trompeur. Vous l’aurez saisi : non, Nathan Thrall ne s’occupe pas d’un fait divers. Ce qui l’intéresse, c’est ce que nous apprend cet accident de la circulation. L’auteur américain démontre combien tout ce qui a conduit à cette tragédie relève des suites logiques et directes d’un système politique raciste et colonial. D’Apartheid, ni plus ni moins.
Christophe, bibliothèque de Varces - Le 28 janvier 2025 à 15:24